Politique : du rêve républicain à la conscience catalaniste (1868–1898)
Entre 1868 et la fin du XIXᵉ siècle, Barcelone entre dans une nouvelle phase politique. La ville n’est plus seulement un foyer d’agitation ou de contestation : elle devient un acteur central de la vie politique espagnole et le principal laboratoire du catalanisme moderne. Cette période est marquée par une succession rapide de régimes, d’espoirs démocratiques et de désillusions, mais aussi par la structuration durable d’un mouvement politique catalan.
1. La Révolution de 1868 : la chute d’Isabelle II et l’ouverture du champ politique
La révolution de septembre 1868, connue sous le nom de La Gloriosa, met fin au règne d’Isabelle II. À Barcelone, le mouvement révolutionnaire est accueilli avec enthousiasme par une large partie de la population urbaine : républicains, progressistes, ouvriers organisés et une frange de la bourgeoisie libérale, qui y voient l’occasion de rompre avec des décennies d’autoritarisme et d’instabilité chronique.
La chute de la monarchie bourbonienne ouvre une phase d’expérimentations politiques inédites. Le suffrage universel masculin est instauré en 1869, permettant pour la première fois une participation politique élargie des classes populaires. Les libertés publiques sont étendues : liberté de la presse, de réunion et d’association, ce qui favorise la multiplication des journaux, des clubs politiques et des sociétés civiques. La vie politique locale se densifie par une forte mobilisation électorale, l’organisation de meetings et l’essor d’une sociabilité politique urbaine.
Barcelone s’impose alors comme l’un des principaux foyers du républicanisme espagnol. Cette politisation se concentre notamment autour du centre historique, en particulier la Plaça Sant Jaume, cœur du pouvoir municipal, où se tiennent proclamations, rassemblements et manifestations liées aux changements de régime.
2. La Première République (1873–1874) : espoirs démocratiques et désillusion rapide
La proclamation de la Première République espagnole en février 1873 suscite de grands espoirs à Barcelone. La ville devient l’un des centres les plus actifs du républicanisme fédéral, qui défend une Espagne décentralisée, reconnaissant les particularismes régionaux. Les milieux ouvriers, les intellectuels progressistes et une partie des classes moyennes soutiennent ce projet, perçu comme une alternative au centralisme monarchique.
Cependant, cette expérience républicaine est de courte durée. Minée par les divisions internes, la poursuite des guerres carlistes et l’opposition des élites conservatrices, la République se révèle incapable de stabiliser le pays. À Barcelone, les tensions sociales persistent et les espoirs de réforme se heurtent rapidement à la réalité de l’intervention militaire et de l’instabilité gouvernementale.
La fin brutale de la République, en décembre 1874, laisse un sentiment de profonde désillusion. Elle marque toutefois une étape décisive : pour de nombreux acteurs catalans, l’idée d’une transformation politique profonde à l’échelle de l’Espagne apparaît désormais limitée, ce qui favorise un recentrage progressif sur les revendications propres à la Catalogne.
3. La Restauration monarchique et la naissance du catalanisme politique
Le retour des Bourbons en 1875 inaugure la période dite de la Restauration. Le nouveau régime apporte une stabilité institutionnelle relative, fondée sur l’alternance contrôlée entre libéraux et conservateurs. À Barcelone, cette stabilité favorise le développement économique et urbain, mais elle repose sur un système politique fermé, marqué par le caciquisme, la manipulation électorale et une représentation limitée des intérêts locaux.
C’est dans ce contexte que le catalanisme politique se structure véritablement. Une partie croissante de la bourgeoisie barcelonaise, jusque-là attachée au libéralisme espagnol, prend conscience du décalage entre les intérêts économiques et culturels catalans et les décisions prises à Madrid. Cette évolution se traduit par l’émergence de textes et de prises de position politiques explicites, comme Lo Catalanisme (1886) de Valentí Almirall, qui formule l’idée d’une autonomie politique catalane à l’intérieur de l’État espagnol.
À partir des années 1880, le catalanisme cesse d’être uniquement culturel ou intellectuel. Il devient un courant politique organisé, structuré autour de journaux, d’associations et de congrès, et soutenu par des secteurs variés de la société barcelonaise, de la bourgeoisie conservatrice aux milieux républicains et fédéralistes. Barcelone s’impose alors comme la capitale politique du catalanisme, un rôle qu’elle conservera durablement.
Entre 1868 et 1898, Barcelone passe d’une ville en quête de réformes démocratiques à une ville consciente de sa singularité politique. Les échecs successifs du républicanisme espagnol et les limites du régime de la Restauration nourrissent une conviction nouvelle : l’avenir politique de la Catalogne ne peut plus être pensé uniquement dans le cadre centralisé de l’État espagnol.
Cette période marque ainsi la transition décisive entre l’agitation politique du milieu du siècle et l’affirmation d’un catalanisme structuré, qui trouvera, à la fin du XIXᵉ siècle, des traductions concrètes dans la vie politique, la culture, l’urbanisme et la projection internationale de Barcelone.
Économie : une métropole en construction (1868–1898)
Entre la fin des années 1850 et la fin du XIXᵉ siècle, Barcelone entre dans une phase de transformation économique et urbaine sans précédent. Les blocages qui avaient freiné son développement pendant des décennies — murailles, contraintes militaires, instabilité chronique — disparaissent progressivement. La ville peut enfin s’étendre, investir et se projeter à l’échelle européenne. Cette modernisation rapide fait de Barcelone une métropole industrielle et commerciale majeure, tout en exacerbant de profondes tensions sociales.
1. Démolition des murailles et naissance de l’Eixample
La décision de démolir les murailles entre 1854 et 1856 marque une rupture fondamentale. Jusqu’alors, Barcelone était une ville dense, enfermée, incapable d’absorber sa croissance démographique et industrielle. La disparition de l’enceinte médiévale ouvre un espace immense à l’urbanisation et met fin à son statut de place militaire prioritaire.
Il ne subsiste que des fragments des murailles médiévales et modernes, notamment dans le secteur de la Plaça Ramon Berenguer el Gran (muraille antique réutilisée) et dans le tracé même de certaines grandes avenues (comme le Paral·lel), qui suivent l’ancienne limite fortifiée. Leur absence massive est en soi un fait historique : la ville a volontairement effacé ses murs pour se transformer.
Dans ce contexte est adopté le plan conçu par Ildefons Cerdà, qui prévoit une extension rationnelle et égalitaire de la ville : l’Eixample. Ce projet repose sur un quadrillage régulier, des îlots aérés, une circulation fluide et une séparation des fonctions urbaines (habiter, travailler, se déplacer). Pensé pour répondre aux besoins d’une société industrielle moderne, il vise aussi à améliorer l’hygiène et les conditions de vie.
Si la bourgeoisie barcelonaise accueille ce plan avec réserve — lui préférant des projets plus hiérarchisés socialement —, l’Eixample devient progressivement l’espace privilégié de l’expansion économique, résidentielle et symbolique de la ville. Il incarne la volonté de Barcelone de se penser comme une grande capitale moderne.
2. L’Exposition universelle de 1888 : Barcelone sur la scène européenne
L’Exposition universelle de 1888 constitue un moment décisif dans l’affirmation internationale de Barcelone. Organisée dans le secteur de l’ancienne citadelle (Ciutadella), dans lequel on peut encore flâner aujourd’hui, elle permet à la ville de se présenter comme un centre industriel, culturel et technologique de premier plan.
Le Parc de la Ciutadella, réaménagé pour l’occasion, devient un symbole fort de cette mutation : un lieu autrefois associé à la répression militaire et symbole de la centralisation madrilène se transforme en vitrine de la modernité et du progrès.
L’événement accélère de nombreux chantiers : amélioration des infrastructures, embellissement des espaces publics, modernisation des réseaux urbains. Outre le Parc de la Ciutadella, le Parlament de Catalunya (ancien palais de l’exposition), la Cascada Monumental et l’axe menant à l’Arc de Triomf sont directement hérités de cet événement. Ils matérialisent le basculement d’un lieu militaire vers un espace civique et représentatif.
Même si l’exposition reste plus modeste que celles de Paris ou de Londres, son impact est considérable. Elle renforce le prestige de Barcelone, attire capitaux et visiteurs, et consolide son image de métropole dynamique, tournée vers l’Europe plutôt que vers Madrid.
3. Essor du port, du commerce et des transports
Cette modernisation s’appuie sur un développement rapide des infrastructures économiques. Le Port de Barcelone est agrandi et modernisé, devenant l’un des principaux points d’exportation des produits industriels espagnols. Le commerce maritime reste un pilier essentiel de l’économie locale, étroitement lié aux réseaux financiers et bancaires de la ville.
Le chemin de fer joue un rôle tout aussi déterminant. Après la ligne Barcelone–Mataró inaugurée en 1848, de nouvelles connexions relient la ville à l’arrière-pays catalan et aux grands axes de la péninsule. Les gares et les lignes ferroviaires facilitent la circulation des marchandises, des capitaux et des travailleurs, tout en intégrant progressivement les anciens villages industriels au tissu urbain.
Parallèlement, un tourisme balnéaire encore embryonnaire apparaît le long du littoral. La proximité de la mer, l’amélioration des transports et l’image d’une ville moderne attirent une clientèle aisée, annonçant une nouvelle activité économique appelée à se développer au siècle suivant.
4. Une croissance traversée de tensions sociales
Cette prospérité ne profite pas à tous de manière égale. L’industrialisation rapide de Barcelone s’accompagne d’une forte concentration ouvrière, de conditions de travail éprouvantes et d’inégalités croissantes.
Dans plusieurs quartiers populaires, cette urbanisation sous pression façonne un tissu urbain dense et précaire, où espaces de production et d’habitation s’entremêlent étroitement. El Raval, cœur industriel ancien à la densité étouffante, voit se multiplier les petites usines et l’habitat ouvrier entassé dans des ruelles étroites. Plus à l’est, Poblenou, souvent surnommé le « Manchester catalan », devient un vaste paysage de manufactures, de cheminées et d’entrepôts. Au sud-ouest, Sants, village progressivement annexé à la ville, se transforme en bastion textile dominé par de grandes usines comme le Vapor Vell.
Dans ces espaces marqués par la précarité et la surpopulation émergent des mouvements ouvriers puissants, souvent influencés par l’anarchisme. Grèves, émeutes et attentats ponctuent la fin du siècle, traduisant une conflictualité sociale aiguë. La ville moderne est aussi une ville sous tension, où la richesse industrielle côtoie l’instabilité politique et la violence sociale.
Entre 1868 et 1898, Barcelone se transforme en profondeur. La démolition des murailles, l’essor de l’Eixample, l’Exposition universelle et la modernisation des infrastructures font de la ville une métropole industrielle et commerciale de premier plan. Mais cette réussite repose sur un équilibre fragile, miné par des tensions sociales persistantes.
Cette période pose les bases matérielles de la Barcelone contemporaine : une ville ouverte, ambitieuse et européenne, mais aussi profondément marquée par les contradictions de la modernité industrielle.
Culturel : la Barcelone du génie artistique et de l’identité catalane (1868–1900)
À partir des années 1870, Barcelone entre dans une phase de maturité culturelle qui accompagne sa transformation économique et urbaine. Les dynamiques amorcées plus tôt dans le siècle — renouveau linguistique, structuration des élites intellectuelles, affirmation d’une singularité catalane — atteignent désormais leur pleine expression. La ville ne se contente plus de produire des idées : elle les incarne dans son espace urbain, son architecture et ses institutions culturelles.
1. L’apogée de la Renaixença et l’affirmation linguistique catalane
Née dans les années 1830, la Renaixença connaît son apogée dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle. La langue catalane, longtemps reléguée à l’usage privé, s’impose progressivement comme langue de création littéraire, de débat intellectuel et d’expression identitaire. Cette affirmation ne relève plus seulement d’un cercle restreint d’érudits : elle devient un phénomène public et structurant.
Les Jocs Florals, rétablis à Barcelone en 1859, jouent un rôle central dans cette diffusion. Ce concours littéraire, organisé régulièrement dans la ville, consacre des poètes et écrivains en catalan et donne une visibilité nouvelle à la langue. Il inscrit la culture catalane dans une continuité historique revendiquée, tout en l’inscrivant dans la modernité. Cette célébration du catalan comme langue de culture accompagne la montée du catalanisme politique et contribue à forger une conscience collective urbaine.
2. Institutions culturelles et sociabilités intellectuelles
Cette effervescence s’appuie sur des institutions solides. Fondé en 1860, l’Ateneu Barcelonès devient l’un des principaux centres de la vie intellectuelle de la ville. Situé dans le centre historique, il accueille conférences, débats et cercles de réflexion où se croisent écrivains, juristes, scientifiques et hommes politiques. Toujours en activité aujourd’hui, il incarne la continuité de cette Barcelone lettrée et civique.
Autour de l’Ateneu gravitent journaux, maisons d’édition et cercles artistiques qui font de Barcelone un véritable foyer de production culturelle. La presse catalane se développe, les idées circulent plus librement qu’auparavant, et la culture devient un vecteur essentiel de distinction et de cohésion pour les élites urbaines.
3. Le modernisme : une esthétique de la modernité catalane
C’est dans ce contexte qu’émerge le modernisme, mouvement artistique et architectural qui donne à Barcelone son visage le plus emblématique. Inspiré de l’Art nouveau européen mais profondément ancré dans la culture locale, le modernisme associe innovation formelle, références médiévales, motifs naturels et affirmation identitaire.
Les figures majeures du mouvement marquent durablement le paysage urbain. Antoni Gaudí transforme l’architecture en langage symbolique, visible aujourd’hui dans la Sagrada Família, le parc Güell ou la Casa Batlló. Lluís Domènech i Montaner conçoit des édifices où se rejoignent art, technique et fonction sociale, comme le Palau de la Música Catalana et l’Hospital de la Santa Creu i Sant Pau. Josep Puig i Cadafalch, quant à lui, articule modernité architecturale et références explicites au passé médiéval catalan, notamment dans la Casa Amatller.
Ces bâtiments, concentrés pour une large part dans l’Eixample et ses axes majeurs — Passeig de Gràcia, Rambla de Catalunya — sont toujours visibles aujourd’hui et constituent l’un des héritages les plus spectaculaires de cette période. Ils traduisent l’ambition d’une bourgeoisie industrielle qui utilise l’architecture comme outil de représentation sociale et culturelle.
4. Barcelone, vitrine de la modernité européenne
À la fin du XIXᵉ siècle, Barcelone s’affirme pleinement comme une ville vitrine. L’Exposition universelle de 1888, déjà évoquée pour son impact économique et urbain, joue également un rôle culturel majeur. Elle permet à la ville de se présenter comme un centre de création artistique, d’innovation technique et de modernité esthétique, capable de dialoguer avec Paris, Bruxelles ou Vienne.
Les espaces aménagés à cette occasion — notamment autour du Parc de la Ciutadella —, les nouveaux équipements culturels et l’essor du modernisme donnent à Barcelone une image cohérente : celle d’une métropole industrielle consciente de son identité, tournée vers l’Europe et fière de ses spécificités culturelles.
À la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles, Barcelone ne se contente plus d’être une grande ville industrielle. Elle devient une capitale culturelle, où langue, architecture, institutions et espace urbain participent d’un même projet : affirmer une identité catalane moderne. La Renaixença, le modernisme et les institutions culturelles ne sont pas des phénomènes isolés ; ils forment un système cohérent, lisible aujourd’hui encore dans la ville.
C’est cette synthèse entre génie artistique, affirmation identitaire et modernité urbaine qui fait de Barcelone, à la fin du XIXᵉ siècle, une ville unique en Europe — et qui explique en grande partie son pouvoir d’attraction contemporain.
De la ville contenue à la métropole catalane
Entre le début du XIXᵉ siècle et la fin des années 1890, Barcelone connaît une transformation d’une ampleur exceptionnelle. En moins d’un siècle, elle passe du statut de ville forteresse, étroitement surveillée par le pouvoir central, à celui de métropole industrielle, culturelle et politique pleinement consciente de son identité.
Dans la période 1808–1833, la ville apparaît avant tout comme un espace contrôlé. Enfermée dans ses murailles, dominée par des forteresses militaires et soumise à une instabilité politique chronique, Barcelone ne peut encore se réinventer. Pourtant, sous cette apparente immobilité, les bases du changement sont déjà posées : capitaux issus du commerce, savoir-faire technique, réseaux intellectuels et premières aspirations libérales. La ville est prête, mais contrainte.
À partir de 1833, avec la fin de l’absolutisme pur et l’entrée dans une longue séquence de conflits — guerres carlistes, émeutes urbaines, grèves et répressions — Barcelone devient une ville en tension permanente. L’industrialisation accélère, le prolétariat se structure, les idées républicaines et ouvrières se diffusent. La croissance économique et démographique transforme profondément le tissu urbain, tandis que la conflictualité sociale devient un trait constitutif de la vie barcelonaise. La modernité s’impose, mais dans la violence et l’instabilité.
La rupture décisive intervient dans la seconde moitié du siècle. La démolition des murailles, le plan Cerdà, l’Exposition universelle de 1888 et l’essor des infrastructures font entrer Barcelone dans une nouvelle dimension. La ville s’ouvre, s’étend et se met en scène. Parallèlement, la culture catalane connaît un essor sans précédent : la langue s’affirme, les institutions culturelles se structurent, et le modernisme donne une forme visible et durable à cette ambition identitaire. Barcelone devient alors une ville qui se représente elle-même, à travers son architecture, ses espaces publics et son rayonnement international.
Cette trajectoire n’est ni linéaire ni pacifiée. Elle est faite de contradictions : richesse et misère, modernité et répression, ouverture européenne et conflit avec le pouvoir central. Mais c’est précisément cette tension permanente qui forge la singularité de Barcelone. La ville ne se contente pas de subir l’histoire : elle la transforme en paysage urbain, en culture et en mémoire.
Aujourd’hui encore, cette histoire reste lisible dans la ville. Les forteresses rappellent le contrôle, les anciens quartiers industriels portent la trace des luttes sociales, l’Eixample et le modernisme incarnent l’élan de modernité et d’affirmation catalane. Barcelone n’est pas seulement une ville à visiter : c’est une ville à lire. Et comprendre son XIXᵉ siècle, c’est comprendre les fondements profonds de son identité contemporaine.

