Au début du XVIIIᵉ siècle, Barcelone est une ville importante de la péninsule Ibérique. Elle est la capitale d’un territoire qui dispose encore de ses propres institutions politiques et d’une large autonomie, incarnées notamment par les Corts catalanes, le Conseil de Cent (organe de gouvernement municipal) et un système fiscal et juridique distinct de celui de la Castille. Cette situation distingue la Catalogne du reste du royaume d’Espagne et nourrit, à Barcelone, une forte conscience de sa singularité politique et administrative.
Cette autonomie s’accompagne d’un projet économique ambitieux. Une puissante élite de marchands, d’armateurs et de négociants cherche à faire de Barcelone un grand port commercial, capable de rivaliser avec les ports flamands ou anglais les plus dynamiques d’Europe. Pourtant, depuis le XVIᵉ siècle, les intérêts économiques catalans ont été progressivement relégués au second plan par Madrid, au profit de ports comme Séville puis Cadix, qui concentrent l’essentiel du commerce avec l’empire colonial espagnol en Amérique. Cette organisation exclut largement Barcelone des circuits les plus lucratifs du commerce transatlantique et alimente un profond sentiment de frustration parmi les élites barcelonaises.
C’est dans ce contexte que Barcelone s’engage pleinement dans la guerre de Succession d’Espagne. Ce conflit commence en 1701, à la mort du roi Charles II, qui meurt sans héritier. Plusieurs candidats revendiquent alors le trône, ce qui plonge l’Espagne dans une guerre prolongée, bientôt élargie à l’ensemble de l’Europe.
Barcelone se rallie majoritairement à l’archiduc Charles de Habsbourg, perçu comme le garant du maintien des institutions catalanes face au projet centralisateur porté par les Bourbons. Ce soutien ne repose pas seulement sur une préférence dynastique, mais sur la crainte de perdre les libertés politiques et les cadres économiques propres au pays. Pour les élites barcelonaises, la guerre apparaît ainsi comme une occasion de défendre l’autonomie institutionnelle de la Catalogne et d’obtenir un environnement plus favorable au développement commercial de la ville. Il s’agit donc autant d’un combat politique que d’un pari économique.
La défaite du 11 septembre 1714 marque donc un tournant brutal. Barcelone perd son autonomie politique, se retrouve placée sous un contrôle étroit du pouvoir central et semble alors entrer dans une période de déclassement et de soumission durable.
Mais le XVIIIᵉ siècle barcelonais ne se résume pas à cette défaite. Paradoxalement, alors même que la ville est vaincue sur le plan politique, elle connaît une reconstruction économique progressive, une transformation urbaine profonde et une accumulation de richesses et de savoir-faire. Toute l’histoire de Barcelone au XVIIIᵉ siècle se joue ainsi dans cette tension permanente entre domination imposée et renaissance économique, une contradiction qui prépare déjà les bouleversements du siècle suivant.
I. 1714–1739 : Défaite, centralisation et ville sous contrainte
Au lendemain de 1714, Barcelone entre dans un XVIIIᵉ siècle où la rupture politique se traduit immédiatement par des mesures concrètes, visibles dans les institutions, l’impôt et l’espace urbain.
1) La défaite de 1714 et la fin de l’autonomie barcelonaise
La chute de Barcelone, le 11 septembre 1714, constitue une rupture majeure dans l’histoire de la ville. Après plus d’un an de siège, les troupes bourboniennes entrent dans la cité, mettant fin à la résistance catalane dans la guerre de Succession d’Espagne. Cette défaite est lourde de conséquences et plonge Barcelone dans une crise profonde, à la fois démographique, économique et identitaire.
Sur le plan humain, la guerre laisse la ville exsangue. Plus de 4 000 personnes sont tuées, soit environ 10 % de la population, et de nombreux quartiers ont été endommagés par les combats et les bombardements. L’activité économique est désorganisée, les circuits commerciaux perturbés, et une partie de la population se retrouve appauvrie ou déplacée.
Mais la rupture la plus décisive est politique. À la suite de la victoire bourbonienne, Barcelone perd largement son autonomie. Les décrets de Nueva Planta, promulgués à partir de janvier 1716, imposent un nouveau cadre institutionnel à la Catalogne. Ces textes ne mentionnent ni les Corts catalanes ni le Conseil de Cent, organe de gouvernement municipal de Barcelone, et entérinent la disparition des institutions politiques traditionnelles du pays.
Cette réforme marque également la fin de l’autonomie fiscale et monétaire. Le système antérieur est supprimé au profit d’une organisation directement contrôlée par la monarchie. De nouvelles institutions, calquées sur le modèle castillan et centralisées à Madrid, se substituent aux anciens organes de gouvernement : la Capitainerie générale concentre le pouvoir exécutif et militaire, l’Audience royale assure les fonctions judiciaires, et la Superintendance est chargée de la perception de l’impôt.
Désormais, le pouvoir réel dans la ville est exercé par le capitaine général, représentant direct du roi. Son autorité est sans contrepoids local, et aucune contestation institutionnelle n’est possible. Barcelone passe ainsi du statut de capitale autonome à celui de ville soumise à un contrôle politique et administratif étroit, inaugurant une longue période de domination centralisée qui marque profondément les rapports entre la ville et le pouvoir espagnol au XVIIIᵉ siècle.
2) Une ville sous domination militaire et fiscale
Après la défaite de 1714 et la suppression des institutions catalanes, Barcelone n’est pas seulement une ville politiquement vaincue : elle devient une ville administrée, contrôlée et exploitée par le nouveau pouvoir bourbonien. La centralisation ne se limite pas à des réformes juridiques ; elle s’exerce de manière très concrète à travers la fiscalité et la présence permanente de l’autorité militaire.
Les autorités imposent rapidement de nouvelles charges fiscales destinées à financer l’armée et l’appareil administratif du régime. La plus lourde et la plus emblématique est le cadastre, une contribution individuelle qui rompt avec les pratiques fiscales antérieures de la Catalogne. Cet impôt, ressenti comme arbitraire et particulièrement pesant, symbolise la perte de l’autonomie fiscale et place l’ensemble de la population sous une contrainte financière durable. À cette charge principale s’ajoutent de nombreux impôts indirects, qui touchent la consommation quotidienne et aggravent la pression exercée sur la société urbaine.
Dans ce nouveau cadre, le pouvoir réel est concentré entre les mains du capitaine général, représentant direct de la monarchie bourbonienne en Catalogne. Il cumule des fonctions militaires, politiques et administratives, réduisant à néant toute autonomie municipale effective. Les autorités locales traditionnelles sont marginalisées, et aucune instance barcelonaise n’est en mesure de contester ses décisions.
Cette domination militaire et fiscale installe un climat durable de soumission et de défiance. Barcelone entre ainsi dans le XVIIIᵉ siècle comme une ville étroitement surveillée, gouvernée par la contrainte et la centralisation, où l’État bourbonien affirme son autorité non par la négociation, mais par l’impôt et la force armée.
3) La Citadelle : instrument de contrôle plus que de défense
Dans les années qui suivent immédiatement la défaite de 1714, la monarchie bourbonienne cherche à rendre durable et irréversible son contrôle sur Barcelone. Cette volonté se traduit par une transformation radicale de l’espace urbain, incarnée par la construction d’une grande forteresse militaire au cœur même de la ville.
Pour mener à bien ce projet, l’administration bourbonienne s’appuie sur une nouvelle catégorie d’acteurs : les ingénieurs militaires issus de l’école franco-belge, formés aux principes les plus avancés de l’architecture défensive européenne. Parmi eux, Georges Prosper de Verboom joue un rôle central. Dès mars 1715, il est chargé de concevoir une citadelle destinée à renforcer le contrôle militaire de la partie orientale de Barcelone, secteur particulièrement touché par les combats du siège.
Le choix de l’emplacement est lourd de sens. Pour permettre la construction de la forteresse, les autorités procèdent à la confiscation de vastes terrains appartenant notamment au couvent de Sant Agustí Vell et à la destruction de plusieurs milliers de maisons situées dans le quartier de la Ribera, cœur maritime et artisanal de la Barcelone traditionnelle. Cette opération entraîne le déplacement forcé de milliers d’habitants et marque une rupture brutale dans la géographie sociale de la ville.
La construction de la Citadelle de Barcelone s’inscrit dans un temps long. Les fortifications extérieures sont achevées en 1718, l’ensemble des travaux principaux en 1725, tandis que certains aménagements intérieurs se prolongent jusqu’en 1748. Sur le plan technique, l’ouvrage est unanimement salué par les ingénieurs militaires européens pour la qualité de sa conception. Il constitue également l’une des premières grandes manifestations du style baroque à Barcelone, introduit par les Bourbons dans le paysage urbain.
Mais cette réussite architecturale et technique ne suscite aucune adhésion locale. Dès l’origine, la population barcelonaise manifeste une vive hostilité à l’égard de la citadelle. Cette défiance s’explique en partie par les lourdes contributions financières exigées des habitants pour financer les travaux, mais surtout par la fonction même de l’édifice. Contrairement aux fortifications traditionnelles tournées vers l’extérieur, la citadelle est conçue de manière à dominer la ville et à pouvoir la tenir sous la menace permanente de ses canons.
Aux yeux des Barcelonais, la citadelle n’est donc pas un ouvrage défensif destiné à protéger la ville, mais un instrument de surveillance et de répression. Elle devient rapidement le symbole le plus visible de la centralisation imposée par la monarchie bourbonienne et de la perte des libertés politiques de la Catalogne. Inscrite dans la pierre, la domination de l’État s’impose désormais dans le quotidien urbain, rappelant en permanence que Barcelone est une ville vaincue, gouvernée par la force.
En quelques années, la centralisation bourbonienne ne se contente pas d’abolir des libertés anciennes : elle installe à Barcelone un ordre durable, administré et armé, dont la Citadelle devient l’emblème.
II. 1740–1788 : Recomposition urbaine et décollage économique
Une fois l’ordre politique stabilisé, l’histoire bascule vers un autre moteur : l’économie et la croissance urbaine, qui transforment la ville malgré l’absence de souveraineté locale.
1) Recomposition sociale et spatiale
La construction de la Citadelle ne se contente pas d’imposer un contrôle militaire durable : elle bouleverse en profondeur la géographie sociale de Barcelone. La destruction de la majeure partie de la Ribera, quartier maritime et artisanal de la Barcelone traditionnelle, provoque un déplacement massif de population. Plusieurs milliers d’habitants se retrouvent privés de logement, contraints de se réinstaller dans des zones périphériques ou marginales.
Cette redistribution forcée accentue la segmentation sociale de l’espace urbain. Les familles les plus aisées parviennent à s’installer dans le quartier du Raval, encore peu urbanisé mais situé à l’intérieur des murailles, tandis que les populations les plus modestes continuent à vivre sur les zones de plage situées à l’est de la ville, face aux fortifications. Ces espaces précaires accueillent pêcheurs, artisans et journaliers, dans des conditions d’habitat instables et provisoires.
C’est pour répondre à cette situation que les autorités décident, au milieu du siècle, la création d’un nouveau quartier maritime planifié : Barceloneta. Conçu par l’ingénieur militaire Juan Martín Cermeño, le projet est lancé en 1753. Il constitue l’édification urbanistique la plus représentative de la période baroque à Barcelone. Le quartier adopte un plan triangulaire rigoureux, composé de petites maisons basses en pierre et en bois, pensées pour loger une population populaire liée aux activités portuaires.
La fonction sociale de la Barceloneta est clairement définie dès l’origine : accueillir les populations déplacées par la construction de la Citadelle et soutenir les activités économiques liées au port. Sa croissance rapide s’explique aussi par un contexte économique plus favorable. La libéralisation progressive du commerce transatlantique permet aux ports catalans de s’intégrer davantage aux échanges impériaux, renforçant le rôle stratégique de ce nouveau quartier marin dans l’économie barcelonaise.
2) Expansion agricole et commerciale
Cette recomposition urbaine s’inscrit dans une phase plus large de reprise économique. Après les conflits du début du siècle, Barcelone bénéficie, à partir de 1714, d’une longue période de paix relative. Paradoxalement, la présence de l’armée d’occupation contribue elle-même à cette reprise. Les grands travaux militaires, comme la construction de la Citadelle et d’autres fortifications, ainsi que les besoins logistiques liés aux expéditions navales espagnoles en Méditerranée, stimulent l’activité artisanale, commerciale et productive de la région.
La transformation la plus profonde concerne toutefois le monde rural. Au cours de la première moitié du XVIIIᵉ siècle, l’agriculture catalane évolue progressivement d’une économie de subsistance vers une production d’excédents destinés au marché. Cette mutation est particulièrement visible dans le développement de la vigne, concentré dans des régions comme le Tarragonès, le Penedès, le Maresme, l’Empordà ou la basse vallée de l’Èbre. La production d’eau-de-vie issue de ces vignobles trouve des débouchés dans les ports du nord de l’Europe, grands consommateurs de cet alcool catalan.
Cette dynamique est renforcée par les réformes commerciales de la monarchie. Les décrets de 1765 et de 1778, promulgués sous le règne de Charles III, mettent fin au monopole de quelques ports andalous et autorisent l’ensemble des ports espagnols, dont ceux de Catalogne, à commercer directement avec l’Amérique. Cette ouverture transforme en profondeur les perspectives économiques de Barcelone, qui peut désormais écouler ses productions et importer des matières premières sans passer par des intermédiaires imposés.
Ainsi, malgré la perte de son autonomie politique, Barcelone entre, entre 1740 et 1788, dans une phase de décollage économique fondée sur la recomposition de son espace urbain, la modernisation de son agriculture et son intégration progressive aux grands circuits commerciaux européens et atlantiques.
3) Barcelone, capitale des indianas
À partir du milieu du XVIIIᵉ siècle, Barcelone s’impose comme le centre d’un vaste réseau commercial à l’échelle de la péninsule Ibérique. Dès les années 1760, les négociants catalans sont présents dans de nombreuses villes espagnoles, où l’on recense plus d’une vingtaine de maisons commerciales catalanes. Malgré la médiocrité des infrastructures routières, des agents originaires de Barcelone mais aussi de villes comme Mataró, Vic ou Manresa assurent la circulation des marchandises et des capitaux à travers tout le royaume.
Dans ce système d’échanges, le textile occupe une place centrale. Le drap de laine constitue d’abord le principal produit commercialisé, avant que les artisans et manufacturiers ne se spécialisent progressivement dans la production de toiles de coton ou de lin imprimées, connues sous le nom d’indianas. Ces tissus, inspirés de modèles orientaux et très prisés sur les marchés européens et coloniaux, deviennent le moteur de la proto-industrialisation catalane.
Les premières manufactures d’indianas s’implantent dans le quartier de Sant Pere, zone traditionnelle de production textile. À partir des années 1780, l’activité se déplace massivement vers le Raval, où l’espace disponible et la tolérance des autorités municipales favorisent l’installation de nouvelles manufactures. Barcelone concentre alors la réception des matières premières, les opérations de finissage et la redistribution des tissus vers les marchés intérieurs et extérieurs.
À la fin du XVIIIᵉ siècle, la ville est devenue l’un des principaux centres de production d’indianas de toute l’Europe. Cette spécialisation textile constitue l’un des fondements économiques majeurs de la future industrialisation du XIXᵉ siècle.
4) Croissance démographique et densification
L’expansion économique du XVIIIᵉ siècle s’accompagne d’une forte croissance démographique. Barcelone passe d’environ 33 000 habitants en 1717 à 69 500 en 1759, puis à près de 95 000 en 1786. À ces chiffres s’ajoute une population flottante importante, composée de voyageurs, d’étrangers, de mendiants et de ruraux venus chercher du travail en ville, qui représente plus de 10 % de la population totale.
Cette pression démographique transforme profondément l’habitat urbain. Pour répondre à la demande croissante de logements, la maison à plusieurs habitations, ou casa de vecinos, se généralise dans les quartiers populaires. Les grandes demeures bourgeoises sont subdivisées, tandis que les maisons d’artisans gagnent un ou deux étages. Ce processus entraîne la disparition progressive des patios intérieurs et des jardins potagers situés à l’arrière des bâtiments.
La densification d’un espace urbain toujours limité par les murailles provoque une hausse marquée des loyers, particulièrement dans les zones les plus centrales. Dans le Raval, par exemple, les écarts de loyers deviennent significatifs selon la localisation, accentuant les inégalités sociales à l’intérieur même de la ville. Barcelone apparaît ainsi comme une cité en pleine croissance, mais déjà confrontée aux tensions propres aux villes préindustrielles.
5) Embellissement urbain
Parallèlement à cette densification, le XVIIIᵉ siècle est marqué par une volonté d’embellissement et de modernisation de certains secteurs stratégiques de la ville. À l’est, le Pla de Palau fait l’objet d’un réaménagement majeur, devenant l’un des principaux pôles administratifs et commerciaux de Barcelone. On y trouve la Llotja de Mar, siège du Conseil du commerce, reconstruite à partir de 1771 avec une façade néoclassique tout en conservant son grand salon gothique.
Entre 1790 et 1792, la construction de la Nouvelle Douane complète cet ensemble monumental, affirmant le rôle du Pla de Palau comme interface entre la ville, le port et le commerce international.
L’autre transformation majeure concerne la La Rambla. Ancien espace marginal servant de ruisseau et d’égout à ciel ouvert, elle est progressivement aménagée à partir de la seconde moitié du siècle. La destruction partielle de l’ancienne muraille médiévale ouvre la voie à une urbanisation nouvelle, rapidement portée par l’initiative privée. Des palais néoclassiques y sont édifiés, comme le Palau Moja, le Palau de Reus ou le Palau de la Virreina, symboles de l’ascension sociale des élites marchandes.
À l’inverse, le Raval connaît une urbanisation rapide mais sans plan d’ensemble. Les autorités municipales laissent se multiplier les constructions, favorisant une densification anarchique où se mêlent habitat populaire et manufactures. Ce contraste entre espaces planifiés et zones de croissance désordonnée révèle les limites de l’urbanisme barcelonais à la fin du XVIIIᵉ siècle.
À la fin des années 1780, Barcelone est déjà plus peuplée, plus dense et plus productive, portée par le commerce, les manufactures et une élite d’affaires qui prépare sans le savoir le saut industriel du siècle suivant.
III. 1788–1808 : Apogée, tensions et fin d’un cycle
L’ouverture atlantique pousse alors la dynamique à son maximum : la ville s’enrichit, étend ses réseaux et accélère l’accumulation de capital.
1) Apogée du commerce colonial
À partir de 1788, l’expansion commerciale de la Catalogne devient spectaculaire. En quelques années, des maisons commerciales catalanes s’installent dans la plupart des villes des colonies espagnoles d’Amérique. On y retrouve des agents issus de Barcelone, mais aussi de petites villes du littoral, signe que l’ouverture transatlantique ne repose plus sur quelques circuits isolés : elle structure désormais un véritable réseau à l’échelle impériale.
Cette dynamique s’appuie sur une logique d’échanges bien identifiée. Depuis Barcelone et son arrière-pays, on exporte des produits manufacturés et des productions locales, parmi lesquels figurent notamment les indianas, l’eau-de-vie, le papier et les peaux. En retour, la ville importe surtout des produits coloniaux et des matières premières, comme le sucre, le tabac, le cacao, les épices, ainsi que d’autres intrants utiles au commerce et à l’activité urbaine.
Dans ce cadre, Barcelone ne se limite pas au commerce légalement encadré par l’empire : elle participe aussi au commerce d’esclaves en provenance d’Afrique, ce qui rappelle que l’intégration de la ville aux circuits atlantiques s’inscrit dans un système économique colonial fondé sur des rapports de domination et d’exploitation.
À la fin du XVIIIᵉ siècle, la ville intensifie également ses échanges avec la Méditerranée et le nord de l’Europe, tout en consolidant son marché intérieur et péninsulaire. L’ensemble de ces activités favorise une importante accumulation de capital et fait émerger une bourgeoisie urbaine composée de marchands, commerçants, armateurs, entrepreneurs et artisans. Ce groupe social constitue l’un des principaux protagonistes des transformations économiques et industrielles du siècle suivant.
2) Tensions sociales et choc extérieur : la fin d’un cycle (1789–1795)
Cette prospérité n’efface pas les fragilités sociales et conjoncturelles. Dès l’hiver 1789, l’épisode de la révolte du pain, connu sous le nom de Rebomboris del Pa, révèle que la longue phase d’expansion commence aussi à produire des tensions internes. Même dans une ville dynamisée par le commerce, l’équilibre reste vulnérable dès que les conditions de subsistance se dégradent et que la pression sur les populations urbaines devient trop forte.
Peu après, la conjoncture internationale frappe directement le cœur du système : entre 1793 et 1795, la Guerra Gran oppose l’Espagne et l’Angleterre. Le conflit se traduit par le blocus réitéré du port de Barcelone, ce qui entraîne une chute de l’activité commerciale. Pour une ville dont la croissance récente dépend largement des échanges maritimes, la perturbation du port agit comme un couperet : elle fragilise les circuits d’import-export, ralentit l’accumulation de richesses et met en évidence la dépendance de Barcelone à la stabilité géopolitique.
Ce passage de l’apogée aux tensions, puis au choc extérieur, marque la fin d’un cycle. Barcelone sort du XVIIIᵉ siècle avec des acquis décisifs, un capital accumulé, des réseaux commerciaux, une bourgeoisie en formation, mais aussi avec la preuve que cette prospérité repose sur des équilibres instables. À l’approche de 1808, la ville a déjà les moyens d’une transformation future, mais elle entre dans un monde où les crises politiques et militaires vont redevenir déterminantes.
Ainsi, à la veille du XIXᵉ siècle, Barcelone sort du XVIIIᵉ riche de capitaux, de réseaux et d’expériences commerciales, mais consciente que cette prospérité, fondée sur l’ouverture maritime, demeure fragile et exposée aux chocs politiques et militaires.
Le XVIIIᵉ siècle comme socle du XIXᵉ
Le XVIIIᵉ siècle barcelonais s’ouvre sur une défaite politique majeure et se clôt sur une ville profondément transformée. Privée de ses institutions après 1714 et durablement soumise à un pouvoir centralisé, Barcelone ne retrouve jamais son autonomie politique au cours du siècle. Cette perte constitue une rupture fondatrice, qui marque durablement les rapports entre la ville, la Catalogne et l’État espagnol.
Pourtant, cette domination n’empêche pas une reconstruction économique progressive. À partir du milieu du siècle, Barcelone parvient à exploiter les marges offertes par la paix relative, la réorganisation de l’agriculture, l’essor du commerce péninsulaire et surtout l’ouverture du commerce transatlantique. Le développement des indianas, l’intensification des échanges maritimes et l’intégration aux circuits atlantiques permettent une accumulation significative de capitaux, de compétences techniques et de réseaux commerciaux.
De cette dynamique émerge une bourgeoisie urbaine active, composée de marchands, d’armateurs, d’entrepreneurs et de manufacturiers, qui acquiert un poids économique croissant. Sans disposer du pouvoir politique, cette élite jette néanmoins les bases matérielles, financières et humaines de la future industrialisation. À la veille de 1808, Barcelone est ainsi plus peuplée, plus riche et plus connectée qu’un siècle auparavant.
Le XVIIIᵉ siècle apparaît donc comme un temps paradoxal : celui d’une défaite politique durable, mais aussi d’une montée en puissance économique décisive. C’est dans cette contradiction, entre domination imposée et dynamisme retrouvé, que se forme le socle sur lequel s’appuieront les grandes mutations du XIXᵉ siècle.

